|
La “période d’or” de Stradivari, caractérisée par un élan exceptionnel de créativité, est aussi remarquable pour les violoncelles qu'elle a produit. Les premières réalisations connues de Stradivari dans ce domaine datent de 1680, mais trois violoncelles de 1684 : le “Bonjour”, le “Visconti” et le “Kyd” en sont les meilleurs exemples. Ces trois instruments, dont le fond mesure plus de 79 cm, sont trop grands selon nos critères actuels. Au fil de ses années d’expérimentation, Stradivari réduisit progressivement cette longueur pour finalement aboutir, dans la première décennie du XVIIIe siècle, au modèle « B » qui devait connaître le plus de succès. Les élégantes proportions et les qualités sonores de cette création en feront le violoncelle le plus admiré et le plus imité par les générations futures de luthiers. Le "Markevitch" est sans doute le tout premier exemple de cette nouvelle conception, bien que quelques imperfections dans le contour puissent suggérer qu’il s’agit de l’avant-dernière étape d’expérimentation avant le fameux modèle “B”.
Le modèle “B” est peut-être le premier violoncelle pour soliste, conçu pour jouer le premier rôle dans un orchestre. Il est doté de la même voûte basse et puissante que celle des violons que fabriquait Stradivari à la même époque. Sa forme compacte et fluide, aux flancs du haut particulièrement élégants, offre au musicien un accès à l’ensemble de la touche, facilitant de la sorte un jeu virtuose qui était fatiguant sur les grands instruments.
Le "Markevitch" est fabriqué dans un bois de premier choix. Il est difficile de trouver un arbre assez grand, sans défauts, pour la fabrication des violoncelles. Or le bois du "Markevitch", avec un fond en deux parties aux belles ondes symétriques et un épicéa au grain exceptionnellement droit et régulier pour la table, est en tout point parfait. Bien que le vernis soit aujourd’hui très usé, des traces de la couleur rouge foncé d’origine demeurent toujours. On peut apercevoir des marques de modifications de l’instrument original au niveau des éclisses, qui, comme celles de l’alto "Archinto" ont été abaissées.
La tête a aussi été modifiée, le chevillier ayant été retravaillé. Dès lors que les premiers violoncelles de Stradivari avaient des têtes plus grandes, il se pourrait que celle-ci ait été retaillée pour lui donner la forme plus mince du modèle “B”. Le dernier tour de la volute est aussi plus long que ce à quoi l’on pourrait s’attendre sur un tel violoncelle.
Le petit trou d’attache entre les coins du haut au milieu du fond est un élément que l’on rencontre couramment dans les violoncelles du XVIIe siècle. Avant l’introduction du long bouton puis de la pique, les musiciens utilisaient en effet une sangle, crochetée dans l’instrument à cet endroit. La sangle autour du cou ou sur l’épaule, ils pouvaient alors porter le violoncelle tout en jouant. Cette méthode tomba rapidement en désuétude et se rencontre rarement dans les beaux instruments des périodes suivantes.
Ce violoncelle fut la propriété au 18ème siècle du violoncelliste italien, le Comte Delphino. Autour de 1800, le comte l’emporte en Russie où il le vend au Comte Gudovitch. Celui-ci en fait don à son filleul, le sénateur Andrei Markevitch, fondateur de la compagnie musicale russe. Le violoncelle est encore en sa possession lorsque, en 1899, le marchand et expert anglais, Alfred Hill, fait le voyage à Moscou en compagnie du collectionneur de violons, le Baron Knoop. Par la suite, le marchand parisien, Albert Caressa, le vend en Amérique à Grace Broadbent, qui le vend à son tour au New Yorkais Rembert Wurlitzer en 1938. Entre temps, les descendants d’Andrei Markevitch s’étant installés en Italie, l’un d’entre eux, Dmitri Markevitch, saisit la possibilité de le racheter. Nous sommes dans les années 1950. Dans la décennie qui suit, il le revend à la Fondation Fridart, puis a la Royal Academy of Music de Londres.
|